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  Asli Erdogan : ”Le silence protège les agresseurs” / grazia.fr, Stéphanie Fontenoy / 25.03.2018
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L’oppression dans son pays, la parution en France de son premier livre, le mouvement #metoo... La romancière et opposante turque Asli Erdogan vit en exil dans l’attente de son jugement. Elle s’est confiée à Grazia.


Elle savoure la liberté et les honneurs. Après avoir connu les murs de la prison pour femmes d’Istanbul pendant quatre mois et demi en 2016, la romancière et opposante Asli Erdogan a fui la Turquie et un procès—fleuve pour lequel elle risque la perpétuité, afin de s’installer en Allemagne. La ministre de la Culture Françoise Nyssen lui a remis, le 16 mars à Paris, les insignes de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, alors que vient de paraître chez Actes Sud son tout premier ouvrage, L’Homme coquillage, un roman vérité rédigé alors qu’elle avait à peine 25 ans.

Vous avez quitté votre pays à l’automne dernier pour vous installer à Francfort. Comment se passent vos premiers mois de liberté hors de Turquie ?

Je suis très occupée car mes livres sont de plus en plus traduits et je participe à de nombreux événements littéraires en Europe. Quand j’étais retenue en Turquie, cela m’a beaucoup manqué de ne plus faire partie de ce monde des lettres. J’étais exténuée par la politique. Aujourd’hui, je vis difficilement mon statut d’exilée avec ma petite valise. Mais finalement, ces déplacements incessants m’aident à oublier ma propre réalité. Je dois me rendre à un endroit, donner des interviews, me maquiller, être présente. Je me mets en pilote automatique pour avancer.


Le 6 mars, le tribunal d’Istanbul a reporté le jugement de votre procès au 4 juin. Comment vivez—vous cette attente ?

Environ deux mois avant chaque audience, je commence à agir de manière étrange, je parle trop, je deviens maniaque et nerveuse, puis je sombre dans la dépression. Parfois, je perds la tête d’angoisse, surtout depuis que le journaliste Ahmet Altan a été condamné le 21 février à la réclusion à perpétuité pour ”tentative de renversement de l’Etat”, en rapport avec le coup d’Etat manqué de 2016. Au départ, le procureur avait requis la même peine pour moi, tout simplement pour mon rôle de conseillère auprès du quotidien kurde Özgur Gündem. Un juge m’a remise en liberté conditionnelle en décembre 2016, mais rien ne dit qu’il ne peut pas m’arrêter à nouveau.

Allez—vous retourner en Turquie ?

Non, dans le contexte actuel, me rendre en Turquie serait du suicide. Après la condamnation d’Ahmet Altan, ma mère m’a appelée en pleurs. Elle m’a fait promettre que même si elle mourait aujourd’hui, je n’assisterais pas à ses funérailles. C’est très dur pour une fille d’entendre ça.

Vous avez reçu le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes, et le New York Times vous classe parmi les onze femmes les plus influentes de l’année 2018. Témoigner est une responsabilité pour vous ?

J’ai toujours ressenti le devoir de témoigner sur la situation des Kurdes, des Arméniens, des prisons turques, des femmes, même si je savais qu’il y aurait un prix à payer. Je ne m’attendais pas à ce que ce prix soit la prison et une peine pouvant aller jusqu’à la réclusion à perpétuité. Cela dépasse mon imagination. Les écrivains ont la responsabilité de lever le voile sur les atrocités qui se produisent à côté de chez eux. Comment fermer les yeux quand votre voisine est battue par son mari ? Après avoir été incarcérée puis remise en liberté, cette responsabilité est encore plus impérieuse. Beaucoup d’autres sont toujours emprisonnés. Je dois parler en leur nom.

Votre anniversaire, le 8 mars, est aussi la Journée internationale des droits des femmes. Votre écriture est—elle féministe ?

Pas intentionnellement. Mais étant moi—même féministe, ma vision des choses transparaît dans mes textes, en particulier dans mes chroniques plus que dans mes livres. Je touche à des tabous, comme le viol. Il y a plusieurs années, j’ai publié dans le quotidien de gauche Radikal un très beau texte sur trois jeunes filles kurdes qui n’avaient pas encore 18 ans, violées par les paramilitaires turcs. Cela m’a attiré beaucoup d’ennuis. J’y ai parlé de ma propre expérience du viol, à la première personne. C’était très dur. J’ai eu des nausées pendant trois jours. Je savais que si mon corps réagissait de façon si violente, c’est que j’écrivais quelque chose de vrai et d’important.


Dans L’Homme coquillage, votre premier roman, l’héroïne se confie sur une enfance difficile, le harcèlement sexuel et même un viol dont elle est victime. Est—ce autobiographique ?

Tout cela est vrai. J’ai été cette enfant traumatisée dont le père a tenté de tuer la mère, qui a été harcelée sexuellement, qui a fait deux tentatives de suicide.

Le viol s’est produit plus tard, alors que j’écrivais le livre. Le but de cet ouvrage n’était pas de me confronter à ces lourds traumatismes. Ils sont présents dans le récit simplement pour expliquer pourquoi le personnage féminin est tellement étranger à son propre désir. Mais c’est aussi mon seul roman qui parle de l’amour. Il est d’ailleurs dédié à Soukouna, un réfugié africain que j’ai aimé et qui a disparu en 1998.

Vous reconnaissez—vous dans le mouvement #metoo ?

J’ai été harcelée enfant, j’ai été violée physiquement, puis j’ai été violée moralement quand un ancien compagnon a écrit un livre qui a fait sensation sur notre relation, pour se venger de notre rupture (Imkansiz Ask, L’Amour impossible, paru en 2003). Je ne suis pas la seule à être passée par là. Nous sommes des millions. Le silence protège les agresseurs, il est toujours une collaboration avec l’oppresseur, et doit être brisé. D’autre part, le risque d’aller trop loin existe. Nous ne devons pas oublier que les hommes sont aussi les victimes d’un système machiste et paternaliste. L’oppression des femmes est un péché systématique inscrit dans notre histoire, mais le machisme est une prison pour les hommes aussi.


https://www.grazia.fr/news—et—societe/societe/asli—erdogan—le—silence—protege—les—agresseurs—883975

 

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